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avr 11

Méchant syndrome…

Posté le 11 avril 2010 dans Éditorial

J’ai l’habitude de monter des pièces de mon cru, et je crois souffrir du « syndrome de l’auteure omnisciente ».

Les personnages que je crée sont toujours si vivants dans ma tête! Leur voix, leur « mentalité », même leur démarche – j’entends tout, je vois tout, je sais tout! Je n’ai qu’à dire à mes comédiens quoi faire! Je leur montre comment donner corps à ces créations de mon esprit. Je les guide presque pas à pas… Un peu trop, je pense.

En effet, en négligeant l’étape de l’étude de leurs personnages, je prive mes comédiens d’une réflexion préliminaire, essentielle au jeu dramatique sensible et intelligent. Oh! Je ne dis pas que mes comédiens jouent sans sensibilité ni intelligence! Non, mais ils n’explorent pas les personnages eux-mêmes, ils n’en font pas la connaissance eux-mêmes. Ils font ce que je leur dis (en règle générale) et, par conséquent, ils ont plus de difficulté à atteindre une interprétation naturelle, aisée, spontanée.

La traduction des articles de la série « Les cinq composantes de base de l’interprétation » m’aura été profitable à moi la première! Je vous les encourage à les lire et à les relire. Commencez par la première composante, RÉLÉCHIR. (La liste des articles apparait dans notre rubrique Interprétation.) Aussi, lisez les textes de Lorraine cités dans l’éditorial précédent.

Si comme moi vous souffrez du syndrome de l’auteure omnisciente, je vous souhaite bonne guérison! :-)

Chantal

avr 7

Petite série en vue…

Posté le 7 avril 2010 dans Éditorial

Cinq composantes de baseAu cours des prochains jours (ou des prochaines semaines), nous publierons une série d’articles intitulée Les cinq composantes de base de l’interprétation, un article par composante. Le contenu est tiré du manuel de DramaShare, DramaShare Training Manual, pour lequel j’ai obtenu une autorisation pour la traduction et l’adaptation.

Voici les cinq composantes qui vous aideront à construire un personnage et qu’il faut aborder dans l’ordre : RÉFLÉCHIR, VOIR, RESSENTIR, SE DÉPLACER, DIRE. Remarquez bien que s’exprimer par le langage vient en dernier!

Lorraine a déjà rédigé des articles sur l’importance d’étudier son personnage avant de l’interpréter. Voyez notamment L’étude du personnage et Bio d’un personnage: cinq sens. Ces textes contiennent une foule de moyens pratiques pour donner une personnalité, une vie, voire un passé, à un personnage. La petite série que nous entreprenons s’inscrit dans le même ordre d’idées.

Ne vous hâtez jamais de jouer un personnage : la réflexion doit précéder le jeu. Si vous êtes comédien ou comédienne, l’étude préliminaire vous aidera à jouer avec une plus grande intelligence et une plus grande crédibilité. Si vous êtes metteur en scène, faites cette étude avec vos comédiens. Vos répétitions gagneront en efficacité! Alors sans plus tarder, découvrez la première composante de base, RÉFLÉCHIR.

Bonne étude!

Chantal

sept 21

Le schéma actanciel

Posté le 21 septembre 2009 dans Écriture, Mise en scène

Le schéma actantiel, ça sert à quoi?

Le schéma actantiel précise les relations qui existent entre les personnages d’un récit. On peut analyser les œuvres théâtrales, aussi bien que les romans par exemple, au moyen du schéma actantiel. On y voit si la situation est équilibrée et si tous les éléments de la narration y sont présents. Qui est le personnage principal? Quel but poursuit-il? Quels facteurs le poussent vers son but? Qu’est-ce qui lui vient en en aide? Qu’est-ce qui lui nuit?

 Actantiel1

Le sujet correspond au personnage dont on fait l’étude. Il a nécessairement une quête personnelle rattachée à son rôle dans la pièce, sinon il ne servirait à rien dans l’histoire.

L’objet a ici le sens d’objectif. Il n’y aurait pas d’histoire intéressante si le sujet réussissait à obtenir immédiatement son objet. Pour cette raison, il se heurte à divers obstacles durant sa quête. Tout ce qui s’oppose à son projet est un opposant; tout ce qui l’aide à le réaliser est un adjuvant. Plusieurs opposants et adjuvants sont possibles. Ce peuvent être des personnages, des choses ou des événements.

Le destinateur est ce qui motive le sujet à entreprendre sa quête. Le destinateur est souvent l’actant le plus difficile à trouver. Il peut s’agir d’une personne ou d’une force morale qui provoque ou mandate la quête. On réussit à l’identifier en posant la question « Pour qui… (ou pour quoi) le sujet entreprend-il sa quête? ».

 Quant au destinataire, il s’agit de la personne à qui profitera la quête. On se demande alors « À qui l’aboutissement de la quête servira-t-il? »

 Voici une petite illustration simpliste…

 À la demande du roi (destinateur), le preux chevalier (sujet) veut délivrer (quête) la princesse (destinataire). (Mais il est possible que le destinataire soit aussi le roi, qui veut récupérer sa fille, ou même le chevalier, qui veut l’épouser!) Le chevalier doit d’abord affronter le dragon féroce (opposant) qui garde le château ainsi que la méchante sorcière (opposant) qui a ensorcelé la tour. Heureusement, grâce à sa fidèle épée magique et à la fée Mélusine (adjuvants), il parviendra à libérer la belle.

 Le naufrage de Paul

Voyons maintenant le récit du naufrage de l’apôtre, selon deux points de vue : celui des soldats et celui du centenier. Mais d’abord, le texte.

 « Les soldats furent d’avis de tuer les prisonniers, de peur que quelqu’un d’eux ne s’échappe à la nage. Mais le centenier, qui voulait sauver Paul, les empêcha d’exécuter ce dessein. Il ordonna à ceux qui savaient nager de se jeter les premiers dans l’eau pour gagner la terre, et aux autres de se mettre sur des planches ou sur des débris du navire. Et ainsi tous parvinrent à la terre sains et saufs. » (Actes 27.42-44)

 « Leur vie ou la nôtre! » (les soldats)

Mise en contexte : Il est connu qu’à l’époque, un soldat romain qui perdait un prisonnier devait répondre de sa vie. C’est pour cette raison que, dans ce récit, ils cherchent à tuer les prisonniers plutôt que de les voir s’enfuir.

En bref…

Le sujet = les soldats

Leur objet (ou objectif) = tuer les prisonniers (dont Paul)

Le destinateur (qui les motive?) = la peur de mourir

Le destinataire (qui en profitera?) = les soldats eux-mêmes

L’opposant = le centenier

L’adjuvant (aidant) = rien ni personne

 actantiel2

 « Tous doivent rester en vie! » (le centenier)

Mise en contexte : Paul avait informé l’équipage que Dieu les protégerait tous, selon la vision qu’il avait eue (Actes 27.21-26). Le centenier croit aux paroles de Paul.

 En bref…

Le sujet = le centenier

Son objet (ou objectif) = sauver Paul

Le destinataire (qui le motive?) = sa confiance (ou sa bonté, voire Dieu lui-même)

Le destinataire (qui en profitera?) = Paul et les prisonniers

L’opposant = aucun (les soldats obéissent aussitôt)

L’adjuvant (aidant) = aucun (l’autorité du centenir suffit)

 actantiel3

Le récit du naufrage de Paul remplit les conditions du schéma actanciel pour deux sujets. Il arrive que certaines quêtes n’aient ni opposant, ni adjuvant, comme dans le deuxième exemple. Mais chaque action doit essentiellement remplir les autres conditions (avoir un destinateur et un destinataire) pour qu’on puisse la considérer comme une action réelle et utile à un récit. On peut les comparer à des signes vitaux qui déterminent si un être est vivant ou non.

 Par conséquent, si un personnage dans une pièce pose une action qui n’a ni destinateur, ni destinataire et surtout ni objet, ce personnage est alors inutile et alourdit simplement la scène ou la pièce. On peut observer ce genre de situation dans les sketches où des personnages entrent sur scène sans but précis, sans raison évidente – si ce n’est celle qu’on voulait donner un rôle à Untel parce-qu’il-voulait-tellement-jouer-cette-fois-ci…  ou qu’on voulait faire rigoler l’auditoire…

Pour qu’une histoire soit bien bâtie, chaque personnage et chaque action doivent faire progresser l’histoire vers son superobjectif. Sinon, on distraira vainement le public, détournant même son attention de l’objectif réel.

 Lorraine et Chantal

juin 7

L’étude avant le jeu…

Posté le 7 juin 2009 dans Interprétation

Pour la plupart des comédiens, le JEU est l’aspect le plus intéressant du théâtre – le plus amusant, aussi!  Improvisation, exercices de théâtre, travail de scène, voilà autant d’activités où les habiletés naturelles ou acquises de chacun et chacune sont le plus mises à profit.

 

Cependant, il arrive trop souvent qu’on néglige un aspect important de l’activité théâtrale : l’étude du personnage. Rares sont les enfants qui préfèrent l’étude au jeu… Et peu nombreux sont les comédiens amateurs qui étudient leur personnage à fond avant de jouer!

 

Pourtant, l’étude du personnage est essentielle au jeu crédible. Si nous voulons « accrocher » le public par notre interprétation, si nous désirons qu’il s’identifie à notre personnage, il faut d’abord nous approprier ce personnage. Et nous ne pourrons pas jouer un rôle avec profondeur et sensibilité si nous nous limitons aux mots du texte. Il faut aller plus loin, creuser le script… et inventer au besoin pour combler de façon réaliste ce que le texte ne nous révèle pas.

 

Lorsque vous commencez à étudier un rôle, vous devez d’abord rassembler tous les matériaux qui s’y rapportent. Ensuite, vous les compléterez par l’imagination, jusqu’à ce que vous ayez réalisé une telle ressemblance avec la vie qu’il vous soit facile de croire en ce que vous faites.  (Constantin Stanislavski, La formation de l’acteur, chapitre 3)

 

L’approche de Stanislavski est celle que nous prônons dans les pages de notre site. Pour vous aider à l’appliquer, Lorraine vous suggère un questionnaire dans l’article L’étude du personnage de la rubrique Interprétation. Elle propose aussi dans l’article Bio d’un personnage : cinq sens une grille analytique qui permet de forger une « biographie » crédible d’un personnage fictif à partir des cinq sens. Inventer une bio s’avère toujours un exercice utile pour créer des personnages « de chair et d’os ».

 

Et vous savez… l’étude avant le jeu, ça peut facilement devenir un jeu créatif amusant!

 

 

Suggestion de lecture : La formation de l’acteur, par Constantin Stanislavski (1863-1938), créateur du Théâtre d’Art de Moscou. « Ce livre, ce Grand Livre, est une reconsidération totale de l’acteur. [L’auteur] dépouille […] l’interprète de ses vanités. Il le dévêt de ses clinquants. Il analyse sans pitié ses faux prestiges. Il détruit absolument le culot et son cousin, le cabotinage » (Jean Vilar, dans l’introduction de l’ouvrage). Un classique sur l’art du comédien, publié aux Éditions Payot.

 

 

 

Chantal

juin 7

Bio d’un personnage : cinq sens

Posté le 7 juin 2009 dans Interprétation

Mon passé explique en partie mon présent. Native de la Côte-Nord, au Québec, j’aime la mer – à cet endroit, le fleuve Saint-Laurent est si large que la rive sud échappe au regard, son eau goûte le sel, ses vagues vont et viennent au rythme des marées. Si je vous parlais de mon coin de pays exposé aux vents et aux embruns, vous comprendriez pourquoi encore aujourd’hui j’aime les promenades sur la plage, la salade de crevettes et les villages pêcheurs disséminés sur la côte.

 

En théâtre, c’est un peu la même chose. Un personnage, même fictif, a un passé. S’il est tel qu’il est aujourd’hui (c’est-à-dire dans le texte de la pièce), c’est que certains événements l’ont, en quelque sorte, façonné. Une mère de famille épuisée, un professeur distrait, un adolescent en révolte, un athée cynique, une missionnaire compatissante… Logiquement, ces gens ont une histoire derrière eux.

 

Pour bien comprendre le présent de son personnage, il faut, en quelque sorte, reconstituer son passé. Mais comment faire? Je vous propose un exercice courant en théâtre, que j’appelle ici « La bio du personnage : cinq sens ».

 

Pourquoi utiliser les cinq sens – à savoir le goût, l’ouïe, le toucher, l’odorat et la vue? C’est qu’ils sont dotés d’une mémoire d’éléphant, ces sens! Pensez-y bien. Vous passez devant un Café. Tout à coup, l’odeur d’un chocolat chaud vient chatouiller vos narines. Vos préoccupations s’envolent un moment… le temps pour vous de saisir les images qui surgissent soudain dans votre esprit! Vos plus beaux souvenirs d’enfance sont imprégnés de l’arôme et de la saveur du chocolat chaud… Vous fermez les paupières et s’animent alors les personnages qui ont marqué cette période de votre vie : votre mère, votre père et Chopin, le monstrueux chat gris qui n’avait de miaulements que pour le parfum de votre chocolat chaud! Vous venez de réveiller votre « mémoire affective »… Mais n’allons pas trop loin! Je développerai cette notion de mémoire affective dans un autre article.

 

Texte et sous-texte

De toute évidence, le texte lui-même fournit le plus grand nombre d’indices. Toutefois, il faut savoir aussi lire entre les lignes – considérer ce qu’on appelle le sous-texte – et, à la manière d’un détective, procéder par déductions. Pour faire l’exercice, prenons pour exemple Judith, personnage principal de la pièce La Perle. Essayons de reconstituer son passé grâce au texte, notamment à la scène 1 de l’acte 3. Il n’est pas écrit de façon explicite que Judith a fait de hautes études commerciales, mais nous savons qu’elle a eu assez d’instruction pour acquérir une bijouterie et la gérer avec succès. Au fil du dialogue entre Judith et sa nièce Christine, nous apprenons que la bijoutière habitait une maison de ville avec ses parents pendant son enfance. Après le décès de sa mère, elle est allée vivre chez sa sœur (mère de Christine) à la campagne. Devenue adulte, elle est retournée en ville tenir une bijouterie. Nous pouvons ajouter plusieurs autres détails par déduction, d’autant plus que Judith évoque certains souvenirs avec nostalgie.

 

Grille analytique

En découpant la vie de Judith en quatre périodes et en considérant de quelles manières ses sens ont été stimulés à chaque période, nous pouvons lui forger un passé plausible. Nous incorporons aux endroits appropriés les informations fournies par le texte et le sous-texte et nous obtenons un portrait qui ressemble à celui de la grille ci-dessous. (Ce portrait n’est pas exhaustif. Il ne constitue pas non plus le portrait unique qu’on pourrait faire de Judith. Le but de l’exercice consiste à inventer un passé réaliste.)

 

 

Le passé de Judith (La Perle)

 

 

0 à 5 ans

6 à 12 ans

13 à 18 ans

19 à 35 ans

GOÛT

 

Lait, petits plats préparés par sa mère.

 

Petits plats préparés par sa mère.

 

Légumes frais du jardin. Petits fruits des champs. Viande des animaux de la ferme.

 

Nourriture des restaurants de la ville.

OUÏE

 

Voix de ses parents. Rires de sa sœur.

 

Bruit des classes. Jeux de la cour de récréation.

 

Chants joyeux de la parenté. Bruits des classes. Bêtes de la ferme.

 

Bruits de la ville et des restos.

Va-et-vient des clients.

TOUCHER

 

Tendresse de ses parents. Jeux avec sa sœur. Peluches.

 

Idem plus les manuels scolaires, crayons.

 

Tendresse de sa sœur. Animaux et outils de la ferme. Herbe, foin.

 

Pierres précieuses, perles, or, argent, billets de banque.

ODORAT

 

Odeur de sa mère, de la nourriture, de la cour, de la ruelle.

 

Idem plus odeur des livres, de la craie.

 

Odeurs des classes. Herbe des champs, étable, animaux.

 

Pollution, billets de banque, essence des voitures. Cuisine des restos. Parfums de qualité.

VUE

 

Ruelle, corde à sauter, jeux et jouets.

 

Idem plus les jeux à la récréation, l’école.

 

Champs, amas de foin dans l’étable, animaux.

 

Bijoux, clients, hauts édifices, néons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi étoffés, les souvenirs de Judith nous montrent comment les cinq sens de la bijoutière peuvent avoir été sollicités dans le passé. Lorsque Judith soupire après des jours plus heureux, la comédienne saura à quoi son personnage fait allusion. Celle-ci pourra jouer avec plus de vérité la scène mentionnée plus haut.

  

Il arrive cependant que le texte n’offre aucun renseignement et ne permet pas la déduction. Il faut alors inventer un passé de toutes pièces.

 

À votre tour!

Essayez de faire cet exercice avec le personnage d’une pièce de votre choix, ou même avec un personnage de film ou de conte (Cendrillon ou Superman, pourquoi pas?). Téléchargez ici une grille analytique vierge et remplissez-la en vous basant d’abord sur les indices du texte et du sous-texte, puis comblez les espaces vides en faisant jouer votre imagination.

 

Laissez donc vos sens réveiller votre mémoire affective… et amusez-vous avec votre personnage!

 

 

La création d’une biographie à partir des cinq sens est un exercice très avantageux. Ce faisant, les comédiens apprennent à « connaître » davantage leur rôle et à donner à leur interprétation plus de profondeur, tout en projetant une image plus réaliste de leur personnage.

 

 

 Lorraine